Batteries : le Maroc a presque toutes les briques, mais pas encore la preuve d’un écosystème intégré

En 18 mois, trois projets ont ancré au Maroc plusieurs briques de la chaîne de valeur batteries lithium-ion : COBCO produit depuis juin 2025 des précurseurs de cathodes à Jorf Lasfar, BTR développe deux sites d’électrodes à Tanger Tech, Gotion démarrera cellules et packs en août 2026 à Kénitra. La chaîne est quasi-complète sur les principaux matériaux actifs et l’assemblage, mais pas sur l’ensemble des composants d’une batterie (électrolyte, séparateurs, collecteurs de courant, BMS, recyclage restent hors périmètre documenté ici). Le vocabulaire d’écosystème est déjà employé par les parties prenantes elles-mêmes. Mais aucun flux commercial public entre les trois sites ne vient encore documenter une intégration réelle.

COBCO produit déjà, pas demain

La plateforme COBCO de Jorf Lasfar est en production depuis le 25 juin 2025. Ce n’est pas un projet futur. L’usine, portée par le partenariat Al Mada-CNGR, a mobilisé 20 milliards de dirhams et occupe plus de 200 hectares. Elle fabrique des précurseurs NMC, intrants chimiques pour cathodes de batteries lithium-ion. Capacité première phase : 40 000 tonnes par an. Cible à terme : 120 000 tonnes. Premier client connu : Umicore, producteur belge de matériaux de cathodes, contrat signé en mars 2025. À pleine capacité, COBCO ciblera 1 800 emplois directs qualifiés. L’usine se présente elle-même comme une brique d’un « écosystème marocain des batteries » (source primaire, cobco.ma).

BTR à Tanger Tech : deux projets distincts, cathodes et anodes

BTR ne déploie pas un seul projet à Tanger Tech mais deux. Le premier porte sur les cathodes : convention signée en mars 2024, 3 milliards de dirhams, capacité 50 000 tonnes par an, première phase de 25 000 tonnes prévue en septembre 2026 (source gouvernementale, MICEPP). Le second est distinct et concerne les anodes : capacité 60 000 tonnes par an, investissement évalué jusqu’à 366 millions de dollars (environ 3,3 milliards de dirhams), chantier en cours en juillet 2026, mise en production par phases à partir de 2026. Deux lignes de produits, deux montages industriels, même groupe chinois.

Gotion : cellules et packs, marché Europe via Volkswagen

Le site Gotion de Kénitra démarrera en août 2026. Phase 1 : 12,8 milliards de dirhams, capacité 20 GWh (100 GWh à terme, objectif global 65 milliards de dirhams). L’usine produira cellules et packs batteries, destinés notamment au marché européen via Volkswagen. Le gouvernement marocain décrit le projet comme un « écosystème industriel complet de fabrication de batteries électriques » (MICEPP). Gotion annonce un taux d’intégration locale de 70 % dès la phase 1. Le périmètre exact de ce taux n’est pas précisé dans les sources disponibles : il peut inclure bâtiments, utilités, main-d’œuvre, emballage, services, pas seulement les composants actifs comme les cathodes ou anodes. Le projet table sur 17 000 emplois au total (directs, indirects, induits), dont 2 300 hautement qualifiés en phase 1.

Vocabulaire d’écosystème, mais aucun flux documenté entre les trois sites

COBCO parle d’écosystème marocain des batteries. Le gouvernement en fait autant pour Gotion. Les trois projets se sont signés entre 2024 et 2025, leurs montées en production s’échelonnent sur 2025-2026. Leur proximité temporelle et géographique dessine sur le papier une chaîne quasi-verticale : précurseurs (COBCO) → électrodes (BTR) → cellules (Gotion). Mais aucun contrat public ne documente un flux commercial entre COBCO, BTR et Gotion. Le seul contrat inter-entreprises rendu public est COBCO-Umicore, un débouché export vers la Belgique, pas un flux intra-Maroc. Une hypothèse plausible est qu’une volonté stratégique a pu guider cette séquence rapide d’implantations pour constituer plusieurs briques de la chaîne sur le territoire. Mais cette corrélation temporelle ne prouve pas, à elle seule, une coordination industrielle réelle entre les trois acteurs.

39 milliards de dirhams engagés sur les premières phases

Total des investissements annoncés pour les premières phases : 20 milliards (COBCO) + 3 milliards (BTR cathodes) + environ 3,3 milliards (BTR anodes) + 12,8 milliards (Gotion phase 1) = environ 39 milliards de dirhams. L’enjeu réel ne tient pas au montant cumulé mais à la complétude de la chaîne. En 18 mois, le Maroc a positionné sur son sol trois segments de la filière batteries lithium-ion. C’est une configuration encore peu fréquente à cette profondeur d’intégration dans les économies émergentes proches du marché européen. Cela pourrait modifier le positionnement du pays face à l’Europe : non plus simple assembleur automobile thermique, mais fournisseur potentiel de batteries complètes pour constructeurs européens, dans un contexte où l’Europe cherche à renforcer sa souveraineté sur les matériaux critiques via le Critical Raw Materials Act et le Net-Zero Industry Act, pendant que l’Inflation Reduction Act américain intensifie, de son côté, la compétition mondiale pour localiser les chaînes de valeur propres.

Tous les partenaires industriels sont chinois, les intrants amont restent importés

Les trois projets reposent sur des partenaires chinois : CNGR (COBCO), BTR, Gotion. Les principaux intrants critiques de qualité batterie restent largement dépendants d’approvisionnements extérieurs, notamment d’Australie, de Chine et d’Argentine (le Maroc a une production minière de cobalt historique à Bou Azzer, mais rien n’indique que COBCO ou Gotion s’approvisionnent localement, ni que les volumes ou la qualité correspondent aux besoins de la chaîne batterie). Le Maroc sécurise la transformation industrielle mais pas l’approvisionnement primaire. Dans un secteur géopolitiquement sensible, c’est un risque résiduel. La question n’est pas binaire : tout ou rien. Elle porte sur le degré de valeur captée. La différence entre une base manufacturière et un véritable cluster batteries se jouera dans les flux entre entreprises, le sourcing local documenté, la qualification réelle des emplois, l’apparition de fournisseurs marocains en amont et en aval.

Le Maroc dispose désormais de plusieurs briques de la chaîne batteries. Elles existent physiquement, certaines produisent déjà. Ce qui manque pour parler d’écosystème intégré, ce n’est pas le vocabulaire (les parties prenantes l’emploient) mais la preuve de flux réels entre les sites. COBCO-Umicore est un lien documenté. COBCO-BTR ou BTR-Gotion ne le sont pas encore publiquement. La prochaine étape ne se mesurera donc plus en milliards annoncés, mais en flux : contrats d’approvisionnement locaux, fournisseurs de rang 2, composants fabriqués au Maroc et échanges physiques entre Jorf Lasfar, Tanger Tech et Kénitra. C’est à ce niveau que l’on pourra distinguer une concentration d’investissements d’un véritable cluster batteries.


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